« De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves. » Les plus ou moins fervents latinistes, ceux qui ont sué à grosses gouttes sur la prose de Caius Julius Caesar au cours d’une de ces « versions latines » chères à nos professeurs, ont sans doute eu connaissance du paragraphe dont est extraite la célèbre phrase:

« Gallia est omnis divisa in partes tres, quarum unam incolunt Belgae, aliam Aquitani, tertiam qui ipsorum lingua Celtae, nostra Galli appellantur. Hi omnes lingua, institutis, legibus inter se differunt. Gallos ab Aquitanis Garumna flumen, a Belgis Matrona et Sequana dividit. Horum omnium fortissimi sunt Belgae, propterea quod a cultu atque humanitate provinciae longissime absunt, minimeque ad eos mercatores saepe commeant atque ea quae ad effeminandos animos pertinent important, proximique sunt Germanis, qui trans Rhenum incolunt, quibuscum continenter bellum gerunt. »

Parlant des Gaulois, ce brave général nous affirme donc: « De tous ceux-ci, les plus braves sont les belges, parce qu’ils se trouvent plus éloignés de notre province et de sa civilisation, et que les marchands vont plus rarement leur porter ces objets qui peuvent amollir le courage; enfin, parce qu’ils sont sans cesse en guerre avec les Germains, leurs voisins, qui habitent sur l’autre rive du Rhin. » Bien gentiment, le traducteur a  remplacé « effeminandos animos » par un euphémisme poli. Mais en termes crus, pour le bon Jules, « les belges ne sont pas des tapettes ». On sent l’homme de guerre, habitué des champs de bataille, plutôt enclin à mépriser les artifices de la civilisation. En clair, si César admire les Belges, c’est parce que ce sont des brutes incultes qui vivent dans un trou perdu où les marchands ne daignent pas se rendre avec leurs articles « propres à effeminer les esprits ». Et qu’ils n’arrêtent pas de se battre avec les tribus voisines. Ce qui, fatalement, en fait de redoutables adversaires. Une réalité nettement moins flatteuse que l’aimable fiction romantique qui prévaut dans de nombreux esprits.

La lecture de la Guerre des Gaules, un texte aride mais fort instructif, nous apprend également que les différentes tribus qui forment la Gaule Belgique ne semblent guère s’entendre entre elles. Rien de très neuf sous le soleil. Comme aujourd’hui, pactes, ententes, trahisons et retournements d’alliances sont  monnaie courante. Nos ancêtres, incapables de s’unir durablement , continuent à se livrer bataille au lieu de faire front contre l’envahisseur. Bien entendu, le général romain exploitera fort habilement ces dissensions, s’alliant avec les uns contre les autres jusqu’à ce que la Gaule Belgique se retrouve entièrement sous sa botte.

Mais la partie fut-elle si difficile que le futur dictateur le laisse entendre ? Grâce au travail remarquable accompli par les historiens au cours du XXème siècle, il est aujourd’hui permis d’en douter. Les « Commentaires sur la Guerre des Gaules » sont en effet avant tout une oeuvre de propagande, destinée à exagérer la menace représentée par les Gaulois et surtout les Germains afin de consolider les pouvoirs octroyés à César par le Sénat romain. Nous reviendrons dans une prochaine chronique sur cette extraordinaire campagne de relations publiques qui ferait pâlir d’envie les meilleures agences de publicité de la planète.